Dans une pièce minimaliste, une table ronde en verre à pied noir incurvé est flanquée de petites chaises noires ; des paravents blancs incurvés forment le fond.
Joseph Walsh

Douce Opulence

  • 5 min de lecture
  • par Bettina Krause
  • Édition

    04/26

  • Emplacement

    Irlande

À la croisée entre l’art et le design, Joseph Walsh crée des objets fonctionnels d’une esthétique et d’une qualité exceptionnelles.

Ses créations sont à la fois dépouillées et extravagantes, simples et complexes. Elles paraissent à la fois ancestrales et futuristes. On dirait presque qu’elles ont poussé

naturellement plutôt que d’avoir été façonnées par la main de l’artiste. Né en Irlande en 1979, Joseph Walsh crée des pièces de mobilier et des objets d’une qualité exceptionnelle et exerce son art à la perfection. Pour le duc et la duchesse de Devonshire, il a conçu les chaises de la Chatsworth House. Des personnalités comme l’acteur Jeremy Irons ou l’ancien président du groupe Gucci, Domenico

De Sole, comptent parmi ses plus grands admirateurs. Ce que Joseph Walsh préfère, c’est le travail du bois. Dans notre interview, ce fascinant autodidacte confesse son grand amour pour les arbres centenaires dans lesquels il sculpte ses œuvres. Il évoque une crise décisive dans sa carrière, l’inspiration qu’il puise dans les paysages naturels

sauvages de l’Irlande et deux conseils qu’il n’avait pas sollicités, qui ont changé sa vie. Il nous parle aussi de sa prochaine exposition à Paris et de ce qui l’anime à se rendre tous les jours dans son atelier où il consacre tant de temps, d’effort et de passion à donner au bois, toujours et encore, des formes nouvelles et insoupçonnées.

Dans une galerie blanche, un homme vêtu d'un pull à col roulé vert est assis sur une chaise en bois courbée ; à l'arrière-plan, on aperçoit une grande sculpture en bois en forme de ruban.
En Irlande, son pays natal, Joseph Walsh crée des pièces de mobilier et des 
objets en bois d’une élégance rare, 
empreints de dignité et de grandeur. Photo: Andrew Bradley
Des planches de bois clair présentant une large fissure au milieu, remplies de résine noire brillante, créant des formes irrégulières et spectaculaires le long de la fissure.
Joseph Walsh façonne la 
plupart de ses œuvres dans 
du bois de frêne, une essence qu’il a découverte dès son 
adolescence. Un voisin avait 
reconnu le talent hors pair 
du jeune Irlandais et lui avait 
offert, pour qu’il les sculpte, des frênes de sa propriété. Photo: Norman Wilcox-Geissen

Joseph Walsh, vous êtes actuellement à New York ? 

Oui, cela fait quinze ans que je viens plusieurs fois par an. New York est une ville importante dans ma vie. Actuellement, je retravaille l’une de mes pièces qui se trouve ici, j’installe des œuvres et je
rencontre des clients. Mon agenda est toujours bien rempli quand je suis à New York.

Cependant, votre travail est intimement lié à votre pays natal, l’Irlande, n’est-ce pas ? 

Oui, c’est vrai, mais mon travail s’adapte aussi à d’autres contextes. Je viens de réaliser un projet au Japon. Mes œuvres sont toujours une réaction à ce qui m’entoure quand je crée. En Irlande, le vent est omniprésent. Mon atelier se trouve près de la mer et me donne réellement la sensation d’être aux confins de l’Europe. Si je travaillais sur le continent européen, mes œuvres seraient sans doute moins aléatoires, un peu plus formelles et peut-être
aussi plus grandes. 

L’arbre mérite d’être 
vénéré, respecté, chéri. 
Plus nous le révérons, 
plus la joie qu’il nous 
procure est grande.
Joseph Walsh

Avez-vous vécu une expérience marquante avec le bois dans votre jeunesse ?

J’étais très jeune quand j’ai commencé à travailler et sculpter le bois – évidemment au départ en amateur. À douze ans j’ai construit mon premier meuble. Mes voisins trouvaient cela un peu étrange mais j’éveillais leur curiosité car je
prenais ce que je faisais très au sérieux. Quand j’ai eu quinze ans, l’un de mes voisins, un homme très gentil de plus de quatre-vingts ans, m’a proposé quelques arbres. C’étaient des frênes. Je m’en souviens très bien. Il m’a fait traverser sa cour pour me montrer les arbres et il m’a dit : « Je connais ces arbres depuis toujours. Ils ont poussé très lentement parce que le sol est pauvre ici. C’est un bois excellent pour fabriquer des meubles de qualité. » À quinze ans, je ne connaissais pas grand-chose au bois. J’ignorais par exemple qu’il pouvait rétrécir ou gonfler quand on le travaillait et à quel point il était souple. Au fil du temps, les paroles de mon voisin ont pris tout leur sens. Les arbres ont été abattus et sciés. Avec le bois, j’ai construit une bibliothèque que je lui ai offerte pour le remercier. C’était un vrai gentleman, d’une autre époque, qui vivait dans une grande maison de style géorgien. Plus tard, la maison et la bibliothèque ont malheureusement été détruites lors d’un incendie. Depuis, je travaille le bois de frêne. Je me souviens encore parfaitement de la première fois que j’ai vu les copeaux frais. Jusque-là je n’avais connu que du bois séché par des procédés agressifs. Ce bois-là avait poussé lentement et avait séché de façon naturelle. Cette expérience m’a profondément marqué.

Une chambre somptueuse aux murs sombres et au plafond orné de fresques ; une sculpture en ruban sinueux s'élève d'un lit blanc flanqué de petites tables de chevet.
Le lit de la série Enignum VIII se dresse à plus de six mètres. Cette pièce de mobilier pleine de noblesse a trouvé sa place dans la Chatsworth House, un château dans la campagne anglaise 
habité depuis le 16e siècle par la famille Cavendish, les comtes de Devonshire. Photo: Norman Wilcox-Geissen
Un atelier faiblement éclairé, avec une grande sculpture en forme de croissant doré et texturé posée au sol, et une tige dorée lisse et incurvée penchée au-dessus.
La sculpture circulaire Magnus RINN, créée par Joseph Walsh pour le 
pavillon irlandais à l’Expo 2025 à Osaka, est une œuvre monumentale. Faite de bronze et de bois revêtus d’or, elle s’élève 
à six mètres de haut. Photo: Norman Wilcox-Geissen

Quels sont aujourd’hui vos critères pour choisir le bois que vous travaillez ? 

Cela fait quinze ans que j’achète mon bois à la même dame en France. D’une certaine manière c’est donc elle qui gère la première étape. Elle sait quel bois me plaît, ce que je cherche à en faire et en fonction de cela, elle choisit des arbres pour moi. Une fois par an, je me rends chez elle. Il arrive aussi
qu’on me propose des vieux arbres de propriétés privées. C’est ce qui a donné lieu à mon projet Tree Legacy. Récemment, on m’a offert un if provenant du château de Lismore, en Irlande. C’est une essence qui pousse très lentement. Cet if a dans les cinq cents ans, c’est un spécimen tout à fait exceptionnel. Imaginez cet arbre dans ce lieu chargé d’histoire. Il se dressait jadis devant un palais épiscopal et a été témoin de la Réforme, avant de devenir la propriété de sir Walter Raleigh en 1589, puis celle de la famille Boyle et enfin, par le biais des alliances, celle de la famille Devonshire. L’if a vécu tout cela. Nous souhaitons consacrer le temps qu’il mérite aux recherches permettant d’établir avec précision d’où il provient. Nous avons demandé à un artiste de dessiner l’arbre et son environnement, puis nous avons rédigé un texte retraçant l’histoire du lieu à l’époque où l’arbre s’y trouvait. Considérer le bois comme l’être vivant qu’il a été et le percevoir comme faisant partie intégrante de son environnement, a un impact considérable. L’arbre
mérite d’être vénéré, respecté, chéri. Plus nous le
révérons, plus la joie qu’il nous procure est grande. Voir les choses sous cet angle nous permet de changer nos façons de penser et de rompre le cercle vicieux de la consommation effrénée.

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Dans votre travail, vous vous laissez guider par les propriétés de la matière. Dans quelle mesure le bois influence-t-il la forme finale ? 

Mon approche a changé à un moment bien particulier. Curieusement, c’est en rapport avec New York. En 2008, j’y ai organisé une exposition de 23 pièces dont certaines étaient nouvelles et d’autres prêtées par des clients. C’était un évènement majeur pour moi. Mais plus je recevais de retours des visiteurs de l’expo, plus je me sentais frustré. De retour en Irlande, j’ai reçu une lettre de Jack Lenor Larsen, un designer textile américain renommé que je ne connaissais pas jusque-là. Sa lettre était superbement rédigée et décorée. Ayant vu mon exposition, il m’écrivait : « Vous ne me connaissez
pas mais je vous écris tel un grand-père admirateur
pour vous donner un conseil non sollicité. Votre
savoir-faire artisanal vaut 16 sur 10, mais vous n’avez pas encore trouvé votre style artistique. Pour y parvenir, il faut aller chercher au plus profond de soi-même. »

Je me suis dit que cela pourrait bien être la dernière pièce que je créais, qu’elle allait être affreuse. Mais cela m’était égal. Je voulais juste être libre. À partir de là, c’est devenu ma façon de créer.
Joseph Walsh

C’était un conseil non sollicité très direct. 

Oui. À l’époque, je traversais une phase dans laquelle j’étais très insatisfait de mon travail. Après cette exposition, j’aurais voulu tout détruire, ce qui n’était pas possible puisque de nombreuses pièces exposées appartenaient à des clients. J’ai lu attentivement la lettre de Jack Lenor Larsen qui m’écrivait : « Je pense que vous devriez étudier la grâce des os d’oiseaux. Les malvoyants aussi devraient pouvoir apprécier la beauté
de votre œuvre. » J’ai alors pris une de mes nouvelles pièces et j’ai commencé à éliminer ses lignes rigides et anguleuses et à chercher de la douceur dans la forme. Ce faisant, je m’imaginais qu’un malvoyant touchait le bois. À partir de là, tout a changé, j’ai eu un vrai déclic. L’idée s’est imposée à moi que dans le bois se trouve l’ADN complexe de sa forme. Car sans l’influence des facteurs environnementaux, l’arbre aurait en réalité une géométrie parfaite. Les insectes, le vent et tout ce qui compose la vie lui donnent la forme que nous percevons. D’une certaine manière, la force et la capacité d’adaptation de la nature ont pris une place importante dans mon approche conceptuelle. Cette nouvelle perspective m’a ouvert l’esprit et permis
d’accepter qu’il puisse exister quelque chose de plus accompli qu’un dessin tracé sur papier en suivant une grille parfaite. J’ai pris le temps de changer et j’ai pris un risque. Je me souviens m’être alors lancé pour créer la première Enignum Table et d’avoir pensé que j’étais en train d’enfreindre toutes mes règles. Je me suis dit que cela pourrait bien être la dernière pièce que je créais, qu’elle allait être affreuse. Mais cela m’était égal. Je voulais juste être libre. À partir de là, c’est
devenu ma façon de créer.

Scène de rue en noir et blanc : un immense anneau métallique incurvé se dresse devant un mur vertical de lattes de bois portant l’inscription « EIRE » ; des piétons passent avec des parapluies.
La sculpture Magnus 
RINN de Joseph Walsh porte une signature peu commune : l’artiste a 
gravé l’empreinte de ses pouces dans sa surface. Photo: Norman Wilcox-Geissen

C’était donc une bonne chose que vous ayez été aussi réceptif à cette suggestion. Que pourra-t-on voir à votre exposition à Paris ? 

En septembre et octobre nous allons montrer certaines de mes œuvres dans le magnifique cadre de l’hôtel de Sully et raconter l’histoire qui se cache derrière elles. L’exposition comprendra des pièces que nous n’avons jamais l’occasion d’exposer. Dans le jardin, une immense sculpture prend forme, une œuvre monumentale sur laquelle je travaille depuis plusieurs années, un projet de recherche, en quelque sorte. Et puis, l’exposition sera accompagnée d’un programme culturel. 

J’ai pris une de mes nouvelles créations
et j’ai commencé à éliminer ses lignes rigides, anguleuses et à chercher de 
la douceur dans la forme. Ce faisant, 
je m’imaginais qu’un malvoyant touchait 
le bois.
Joseph Walsh

Ça a l’air passionnant ! Qu’est-ce qui vous anime aujourd’hui à aller toujours de l’avant ? 

Mon travail est incroyablement enrichissant ! Il me relie au monde et j’apprends chaque jour des choses nouvelles. J’adore travailler avec des gens issus d’autres cultures, même si j’apprécie beaucoup le calme de mon atelier. J’aime le challenge et la discipline et aussi
voir la continuité dans mon travail qui est toujours
l’expression de l’année qui vient de passer. C’est très motivant. Je prends le risque, je le sais, de me laisser totalement absorber et de ne pas voir le temps passer – c’est souvent le cas quand on fait ce qu’on aime.
Mais tout cela a du sens pour moi et je ne peux pas m’imaginer faire autre chose.

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Portrait d'une jeune femme aux cheveux châtain clair et aux yeux bleus, vêtue d'un haut noir, debout devant des rideaux blancs.

Bettina Krause

Depuis plus de 15 ans, Bettina Krause écrit en tant que journaliste indépendante pour de grands magazines sur l'art, le design, l'architecture et les voyages. Installée à Berlin, ce qu'elle aime par-dessus tout, c'est interviewer des personnalités inspirantes et parcourir le monde pour ses reportages.